Quels que soient les maux dont nous avons été victimes durant notre enfance, violences sexuelles, harcèlement, violences physiques ou psychologiques, il y a un point sur lequel nous nous retrouvons toutes et tous, induit par nos souffrances à des blessures trop longtemps gardées pour nous : l'envie de mourir. 

L'emprise de nos agresseurs est telle qu'il nous est souvent impossible de pouvoir verbaliser le mal qu'il nous font. Dire... pour les autres, les non victimes, ça paraît tellement simple... Pourquoi tu n'as rien dit ? C'est l'éternelle question qu'on nous pose quand enfin on trouve le courage. Elle fait mal cette question. Elle culpabilise comme si on avait besoin de cela.

Car au final, ce qui nous pousse dans le vide, ce qui nous fait regarder la mort en face, ce n'est pas tant le mal qu'on nous a fait. Le physique peut se réparer. Mais comment soigner les blessures invisibles ? Plus encore que le mal que m'a fait mon frère, c'est toutes les années de silence qui ont suivi qui m'ont détruit. Trente ans de silence. Trente ans de colère ravalée, de honte, de culpabilité.

On est comme dans un tunnel dont on ne verrait jamais le bout. Un tunnel froid et noir, dans lequel le moindre espoir vient se cogner contre des parois trop proches. Et plus on avance et plus on a la sensation que l'issue s'éloigne de nous. Ça fait peur. Ça rend fou. 

Comment faire pour que ça s'arrête ? Ce noir, ce froid, ce sentiment de solitude ? Ces masques qu'on porte pour qu'on nous laisse tranquille mais qui nous donnent encore plus une mauvaise image de nous ? Personne ne peut nous aider parce que personne ne peut nous comprendre. Alors, au milieu de tout ce chaos, une seule solution nous semble évidente : mourir.

J'ai eu moi aussi cette envie, ce désir d'en finir qui m'a amené sur le parapet d'un pont, avec le vide en dessous de moi. Plus rien ne comptait. Car je n'étais plus rien et que ça ne pouvait pas être ça la vie. Je me souviens de cet instant comme si c'était hier. J'ai pris une immense respiration. J'ai regardé une dernière fois autour de moi. Mais je ne parvenais pas à faire le vide. Le visage de mon frère était partout. Il avait un sourire. Un sourire moqueur.

J'ai compris alors. Ma vie était une non-vie. Certes. Mais en sautant, là, sans avoir libéré ma parole, ma mort n'allait servir à rien. Cette prise de conscience a été comme un électro choc. Et je suis redescendu du muret qui me séparait du néant. Et je suis resté, comme une menace dans le joli ciel de mon frère, une épée prête à s'abattre sur lui à tout moment. 

Il m'a fallu encore attendre près de 18 ans après cet épisode pour trouver la force de ne plus avoir peur, ne plus avoir honte. Mais je n'ai jamais oublié cette nuit-là, cette nuit où j'ai voulu mourir. Elle a été ma force pour rester debout. Je sais que la mort peut sembler l'unique voie. Mais je ne regrette rien aujourd'hui. Car je suis là où je dois être. Et j'ai cette sensation de faire ce pourquoi j'ai vécu cet enfer.

Ne passez pas votre vie à vous demander pourquoi. Pourquoi nous ? Pourquoi nous ont-ils fait cela ? Cette question rend fou parce qu'elle n'a pas de réponse. Vivez. Vivez pour leur montrer qu'ils n'ont pas gagné. Vivez pour que ce soit eux qui aient peur, eux qui finissent par avoir honte. Oh non, pas de ce qu'ils nous ont fait. Non, honte du regard des autres, honte de la rumeur.

Vivez !