Libérer sa parole

Pourtant, si souvent vous m’avez dit que ce titre résonnait aussi en vous et vous ramenait à vos propres histoires, vos propres enfances, vos propres souffrances. Certaines, même, déambulaient dans les librairies, sans rien rechercher. Jusqu’à ce que le titre de mon livre ne les attire. Inexorablement.

Mon frère m'a violé lorsque j’avais six ans. Il m’a demandé le silence. Et, je lui ai obéi, au-delà du raisonnable, au-delà même sans doute de ce qu’il aurait pu espérer. Je me suis tu durant exactement vingt-huit ans. Dix mille deux cent vingt jours. Quatorze millions sept cent seize mille huit cents minutes. Sans jamais qu’aucune d’elles ne me laissent de répit. Pas une seule, entre cette minute où il a détruit mon enfance et celle où enfin, pour la première fois, mes mots n’ont plus eu peur de sortir au grand jour. On s’habitue tellement au silence…

Au début c’est difficile. On nous a fait trop mal. Ça nous fait trop souffrir. On a envie de dire. Moi, j’étais tiraillé. Il y avait cette irrépressible envie d’aller retrouver ma mère, me blottir tout contre elle, et lui murmurer « Tu sais, C. , il a fait entrer son zizi en moi ». Et puis, il y avait C. , cette impérieuse nécessité d’obéir à ce grand frère-modèle, sous peine de le perdre, comme il me l’avait dit si je trahissais ce silence.

Et moi, malgré tout, malgré la douleur de cette première fois, loin d’imaginer que cette douleur allait s’accrocher à mon corps et à mon âme durant autant de temps, j’aimais mon frère.

Alors, avec le temps qui est passé, malgré les viols qui se sont succédés, j’ai fini par ne même plus me poser la question. J’ai gardé le silence, mécaniquement, sans même qu’il ait besoin de répéter sa phrase assassine.

 

En grandissant, je savais que ce que me faisait mon frère était interdit. Je savais que parler pourrait me défaire de cette empri