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LIBERER SA PAROLE

Mon frère était mon héros. Je le regardais comme un Dieu, comme un exemple à suivre. Je voulais faire comme lui. Je répétais ses mots à lui. Je voulais être LUI. Il était mon repère. Il était ma protection, ma barrière qui m’empêchait de chuter, la main qui me relevait.

C’est certainement ce que sont tous les grands frères. Lorsque les yeux de mon fils se tournent vers son grand frère, je reconnais dans son regard, la même fierté, le même émerveillement qui inondait le mien. Avant…

Avant que cette phrase ne tourne en boucle dans ma tête, comme une devise que je devais connaître par cœur.

 

 Tous les frères font comme ça… 

C’était important que mon livre porte ce titre, car mon frère m’a répété cette phrase encore et encore, après chacun des viols que je subissais, comme pour s’en persuader lui-même. Je voulais qu’elle sorte de moi, pour qu’elle ne me hante plus, presque pour qu’elle ne m’appartienne plus. Je pensais être le seul à l’avoir entendu. On croit toujours être seul, seul à avoir vécu cela.

Pourtant, si souvent vous m’avez dit que ce titre résonnait aussi en vous et vous ramenait à vos propres histoires, vos propres enfances, vos propres souffrances. Certaines, même, déambulaient dans les librairies, sans rien rechercher. Jusqu’à ce que le titre de mon livre ne les attire. Inexorablement.

Mon frère m'a violé lorsque j’avais six ans. Il m’a demandé le silence. Et, je lui ai obéi, au-delà du raisonnable, au-delà même sans doute de ce qu’il aurait pu espérer. Je me suis tu durant exactement vingt-huit ans. Dix mille deux cent vingt jours. Quatorze millions sept cent seize mille huit cents minutes. Sans jamais qu’aucune d’elles ne me laissent de répit. Pas une seule, entre cette minute où il a détruit mon enfance et celle où enfin, pour la première fois, mes mots n’ont plus eu peur de sortir au grand jour. On s’habitue tellement au silence…

Au début c’est difficile. On nous a fait trop mal. Ça nous fait trop souffrir. On a envie de dire. Moi, j’étais tiraillé. Il y avait cette irrépressible envie d’aller retrouver ma mère, me blottir tout contre elle, et lui murmurer « Tu sais, C. , il a fait entrer son zizi en moi ». Et puis, il y avait C. , cette impérieuse nécessité d’obéir à ce grand frère-modèle, sous peine de le perdre, comme il me l’avait dit si je trahissais ce silence.

Et moi, malgré tout, malgré la douleur de cette première fois, loin d’imaginer que cette douleur allait s’accrocher à mon corps et à mon âme durant autant de temps, j’aimais mon frère.

Alors, avec le temps qui est passé, malgré les viols qui se sont succédés, j’ai fini par ne même plus me poser la question. J’ai gardé le silence, mécaniquement, sans même qu’il ait besoin de répéter sa phrase assassine.

 

En grandissant, je savais que ce que me faisait mon frère était interdit. Je savais que parler pourrait me défaire de cette emprise qui me détruisait.

Parler. Ça semble tellement simple. Il n’y a qu’à ouvrir la bouche et les sons sortent. Des mots, qui font des phrases, qui racontent quelque chose.

 

Mais, pendant vingt-huit ans, c’est resté là, dans ma gorge, comme une boule toujours prête à sortir. À cinq centimètres de la liberté, de ma liberté.

Pourquoi ça n’a jamais voulu sortir ?

L’emprise est une domination exercée par une personne sur une ou plusieurs autres et qui a pour résultat qu’elle s’empare de son esprit ou de sa volonté (définition wiktionnaire sur fr.m.wiktionary.org). Cette domination qui conduit au silence, à la négation de soi, agit en nous comme une véritable entreprise de destruction. D’ailleurs, « entreprise », ou « impresa » en italien, est l’étymologie du mot emprise.

On entre dans le silence d’abord par obligation, parce que nos agresseurs nous le demandent, parce qu’ils exercent sur nous une emprise telle qu’on est comme paralysé.

On reste dans le silence parce qu’on ne sait pas de quoi demain sera fait si nous parlons.

Nos agresseurs sont nos pères, nos frères, nos oncles… Ils font partie de notre famille. Est-ce que cela sera encore le cas pour moi si je parle ? Que va devenir cette famille si je parle ? Ma mère devra-t-elle choisir entre mon père et moi, entre mon frère et moi ?

Ces questions nous obsèdent. Ces questions nous font peur et nous font reculer chaque fois que l’envie est trop forte.

J’avais six ans quand mon frère m’a violé pour la première fois. Et neuf, lorsqu’il n’est plus venu son corps moite et dégoûtant contre le mien. Ma famille était mon unique univers. Comme elle l’est pour tous les enfants. Est-ce qu’on allait me croire si je parlais ? Est-ce qu’on allait prendre ma défense, me protéger enfin ?

J’ai passé trois années à tout mettre en œuvre pour que ma mère comprenne que quelque chose d’anormal se passait dans cette fichue chambre, malgré ce silence que mon frère m’imposait. J’ai, toute ma vie, pensé que j’avais échoué. Jusqu’au jour où, au bout de ces presque trois décennies de silence, après que je lui aie confié ce secret si lourd, elle me répondît qu’elle me croyait… parce qu’elle s’en était toujours douté !

Le silence, même pour nous, victimes, nous paraît finalement confortable. Il ne fait de mal à personne. À personne d’autres que nous. Dans les messages que vous m’avez adressés après la parution de mon livre, ce besoin de préserver vos familles revient souvent. Mais, pourtant, nous, qui nous a préservés ?

Le silence ne nous protège pas. Il n’est pas notre ami. Il nous asphyxie. Lentement mais… inexorablement.

Parfois, sans qu’on le veuille, c’est notre cerveau qui nous plonge dans le mutisme, à notre insu. Il gomme le mal qu’on nous a faits. Il se protège de la terreur et du stress extrême engendré par ces violences. Il croit nous protéger. L’amnésie traumatique nous permet d’avancer comme si rien ne s’était passé.

Mais, lorsque la mémoire nous revient, à cause d’une odeur, à cause d’un lieu, d’une situation ; lorsque la lumière se rallume sur cette ombre qu’on n’a pas souhaitée, nous revivons ces violences comme dans une machine à remonter le temps.

Alors, on essaie par tous les moyens de faire encore disjoncter ces fils qui jusqu’alors nous avaient laissés tranquilles. Drogues, alcool, mises en danger, tout ce qui, à nouveau, pourrait entraîner la même sidération, le même stress et contraindre notre cerveau à vouloir mettre en place le même mécanisme de protection.

C’est étrange le cerveau. Il décide d’effacer l’insupportable. Et puis un jour, il pense que c’est le moment pour nous de faire face. Rien ne nous arrive vraiment par hasard. Notre passé construit notre présent.

Nous qui avons été victimes d’une violence intolérable, nous pensons le contraire. Nous nous persuadons que notre passé nous a détruit. Nous nous persuadons n’être qu’un champ de ruines sur lequel rien ne poussera jamais. Nous sommes certains que notre vie ne pourra jamais se conjuguer à un autre verbe qu’à l’imparfait.

Je pensais comme vous. Mais, j’ai choisi de faire de mon passé une force.

J’ai choisi de relever la tête, de poser ce poids qui me faisait courber le dos.

L’homme que je suis aujourd’hui, et plus encore celui que je serai demain, a besoin de l’enfant que j’étais hier, de cet enfant victime pour se réaliser pleinement et devenir celui que je dois être.

Je n’ai pas vécu l’amnésie traumatique. Mais, à travers les histoires que vous m’avez fait l’honneur de me confier, je conçois que ce soit un immense traumatisme, une bombe à retardement qui explose sans qu’on y soit préparé et qui détruit tout ce à quoi, à qui on s’accrochait encore, sans savoir.

Moi, je n’ai jamais oublié. Il ne s’est pas passé un clignement d’œil sans que le film de ce que mon frère m’a fait subir ne se déroule, par flashes, sur les parois de mes paupières. Il ne s’est pas passé une nuit, sans que je ne m’endorme à bout de fatigue juste par peur de me réveiller, et de sentir le souffle puant de mon frère contre mon cou. Et pourtant, j’ai gardé le silence…

Vous me l’avez écrit souvent : parler fait peur. C’est vrai. Parler, c’est comme se jeter dans le vide, sauter dans l’inconnu. Le silence, on en connaît chaque contour. On vit avec. C’est comme une seconde peau. C’est ce qui nous définit. Ça nous fait mal mais, à force, on a apprivoisé la douleur. On a appris à vivre avec. On en vit pas bien mais c’est notre lot de victime. C’est comme ça.

Alors parler… qu’est-ce que ça fait ? Est-ce qu’on va avoir encore plus mal ?

Et puis surtout, est-ce que quelqu’un va m’écouter, me croire ?

Et si parler était pire que se taire ?

Le silence est un engrenage duquel il est tellement difficile de sortir. Mon frère m’a violé, mais j’ai gardé le silence. Avec le temps qui est passé, j’ai eu honte de m’être tu. Et, au fur et à mesure, la honte a laissé la place à la culpabilité. Je me suis senti coupable de n’avoir pas su, de n’avoir pas pu dire NON, coupable de n’avoir rien empêché, coupable de m’être accommodé de ce foutu silence.

Silence – Honte – Culpabilité et donc… silence

 

Casser ce cycle est nécessaire. Et, puisque la honte et la culpabilité découlent de nos silences, c’est bien ce maillon qu’il faut faire sauter. C’est comme briser une chaîne par laquelle nos agresseurs nous retiennent toujours ; une chaîne qui nous relie à notre passé comme à un boulet et qui, du fait, nous empêche d’avancer.

Briser le silence… Le verbe n’est pas choisi par hasard. Car briser, c’est rompre et, le sens premier de rompre c’est séparer un solide en deux parties. Briser le silence, c’est séparer le passé du présent, les remettre chacun à leur place, les dissocier. Lorsque j’ai dit cet indicible qui m’étouffait depuis si longtemps, c’est comme si j’étais revenu à la surface de l’eau, après être resté en apnée jusqu’à l’extrême limite.

Nous portons un fardeau trop lourd. Il nous entraîne vers le fond. Il nous empêche d’être debout. On courbe le dos. Il freine nos vies. On a du mal à respirer. Qui pourrait supporter de vivre avec un tel poids ? Nous sommes des survivants. On ne s’en rend pas compte.

On se croit bancal (on l’est). On se croit faible, incapable de rien. Le sang qui coule dans nos veines est comme une boue infâme que nos agresseurs on fait entrer en nous. On aurait eu mille raisons de mourir. On a eu mille fois envie de mourir. Mais, pourtant, malgré tout, on est là, avec nos imperfections, nos cicatrices. Oui, nous sommes des survivants et nous pouvons en être fiers.

Briser ses silences, c’est poser sa valise, l’ouvrir et se débarrasser de tout ce qui nous encombrait. Nous sommes tous des voyageurs dans cette vie, avec des valises, plus ou moins lourdes à porter. Nous ne sommes pas toujours responsables du poids qui nous ralentit. Mais, il nous appartient de nous poser au bord du chemin pour ouvrir cette valise et jeter tout ce qui est en trop. Chacun porte en soi les clefs de sa propre vie, chacun en est le maître. Il n’y a que deux choix qui s’offrent à nous : Vivre…ou mourir.

Quel que soit le chemin, quels que soient les obstacles, quelles que soient les souffrances, on n’a jamais que deux choix qui s’imposent : vivre, ou mourir ! Et, quoi qu’on en dise, la survie, la non-vie, c’est quand même de la vie.

Briser les silences, ça fait peur. Je sais. Ça fait peur de dire ce que l’on a caché, enfoui durant toutes ces années. Trop d’années. Ça fait peur de faire tomber les masques. À quoi on ressemble quand on est mis à nu ?

On a peur de ne pas savoir, de ne pas pouvoir répondre à cette question qu’on nous pose forcément : Pourquoi n’as-tu rien dit plus tôt ? C’est toujours cette question qui revient en premier, toujours cette notion de temps. Le temps est notre ennemi. Quand on parle, quand on libère notre parole, on nous jette ce temps à la figure. Ce temps qui est passé et ces silences incompréhensibles aux yeux des non-victimes. 

Pourquoi n’as-tu rien dit plus tôt ? Il n’y a qu’une seule réponse à donner : j’avais honte. Honte de ce que l’on m’a fait. Honte de ne pas avoir su dire non. La honte nous maintient dans le silence comme une main trop puissante nous maintiendrait sous l’eau.

On est toujours en fuite lorsqu’on garde le silence. On fuit… nos agresseurs, des images. On fuit notre famille. On fuit le bonheur. C’est tellement fatigant d’être toujours en fuite. On doit devenir un autre pour ne pas être reconnu. On a peur de tout ce qui pourrait nous ramener en arrière, nous ramener vers ce qu’on cherche à fuir, désespérément…

Ne plus fuir... Ça passe par la libération de la parole. Et finalement, peu importe ce que les autres disent, ce que les autres pensent. Durant toutes ces années, nous avons été nos propres Procureurs du mal que d’autres nous ont faits. Nous nous sommes mal jugés. Nous nous sommes condamnés au silence.

On se tait parce qu’on a peur du jugement des autres. Mais, n’oublions jamais qu’il n’y a que les coupables qui puissent être jugés (ou pas). On voudrait tant être « normal », même si je n’aime pas ce mot. Pourtant, vous m’écrivez souvent ce droit à la normalité.

C’est quoi « être normal » ? Chaque individu est singulier, unique et en même temps composé de multiples facettes. Nous avons peur d’être différent et donc rejeté. Et ça nous fait peur. Je suis un être bancal.

 

Mais je refuse de dire que je suis anormal.